Maison grise de l'Arbre d'été

De Wikibele

Je suis Aldaverno, éclaireur de la compagnie grise, je voudrais te raconter l’histoire de mon village et de ses liens avec la Maison de l’Arbre d’Été, une des Maisons illustres de la Cour elfique. Tout d’abord lecteur, retiens que chez les elfes gris de mon village, Gardthumesgaltaurmithien (Gard’mithien), le titre d’éclaireur ne veut pas seulement dire « Personne envoyée en reconnaissance pour éclairer la marche d’une troupe. » Chez-nous, éclaireur doit être pris stricto sensu celui qui éclaire, la situation par exemple, ou qui vient le consulter. L’éclaireur ne porte pas le titre de sage, mais il marche dans ce chemin. Il parcourt les routes du Monde afin d’accumuler connaissance et expérience, de ces deux ingrédients, lentement, il en distillera une sagesse qu’il est tenu de partager avec les siens. Tel est l’éclaireur à Gard’mithien. Dans les lignes qui suivent je t’expliquerai précisément la configuration de notre village, tu comprendras mieux pourquoi et comment nous sommes devenus ce que nous sommes. Il y a longtemps, et chez les elfes longtemps prends tout son sens, environ sept milles ans, on raconte que Gaea notre déesse de tout, aurait déplacé vers l’Est la chaîne de montagne des Monts Remparts. Par accident peut-être, qui sait ? Une gigantesque partie de la montagne s’est effondrée créant un profond ravin. Du fond de ce ravin du côté de la montagne, jaillit une source chaude qui se sépara en deux de chaque côté de ce qui fut jadis une montagne et qui est devenu un plateau aux rebords acérés. L’île ainsi formée est bordée de torrents d’eau fumant sortis des entrailles de la montagne. Émerveillée sans doute –nous le sommes encore- notre mère aidée de Sylva, plaça au milieu de cette terre nouvelle un groupe d’elfes. À notre arrivée, nous étions moins de cinq cents. Peu se souviennent comment nous sommes arrivés. La très sage Anadë, mère de la Maison de l’Arbre d’Été, soutient que Gaea elle-même nous y plaça inconscients pour nous protéger d’un grand mal. Nous apprîmes beaucoup plus tard que notre déesse nous avait ainsi soustrait aux horreurs d’Irmondul. Pendant plus de six mille ans, les elfes gris firent de ce petit territoire « le-domaine-caché-dans-une-brume-argentée », Gardthumesgaltaurmithien. La chaleur de l’eau nous mit à l’abri du froid du Nord, notre village, bâti à même un vaste bouquet d’arbres millénaires, se trouve au centre d’un vaste plateau aujourd’hui ceint de jardins et pâturages. Les brumes permanentes et les rebords acérés du ravin entourant notre île, nous ont mis à l’abri des regards ennemis comme des possibilités de rencontrer des alliés. Notre village n’a jamais été attaqué, nul n’en a jamais trouvé l’entrée. Les nains des montagnes savent à peu près où nous nous trouvons, mais ils n’ont jamais réussi à trouver le seul accès de cette terre bénie. Et pourquoi chercheraient-ils à y pénétrer ? Nul n’en reviendrait. À la lisière nord de la forêt, le climat est parfois cruel, souventefois, il nous est arrivé de retrouver des voyageurs égarés et malades dans les brumes. Nous avons soigné nains et humains comme si c’étaient nos frères. Le résultat en fut que les nains de cette région ont eu de bonnes relations avec nous d’autant plus que ceux-là utilisent le charbon pour leurs forges. Ce détail leur a évité beaucoup de problèmes avec notre peuple dans cette région. La pointe Nord-Ouest de notre terre se termine dans un immense marécage qui se déverse dans lentement dans les terres arides du Nord. Plus on se dirige vers l’Est, plus le terrain s’élève et devient sec, là, au centre de ce genre d’île, il y a une forêt entourée de champs. Les arbres de Gard’mithien ne ressemblent à aucun autre de cette partie du monde. Même dans l’hiver le plus mordant nos arbres et nos champs sont en été, pas étonnant que lorsque certains des nôtres, ayant découvert l’existence d’autres elfes, aient nommé leur Maison la Maison de l’arbre d’été.

Au plus fort de la guerre de Mortis, certains de nos elfes gris rencontrèrent des elfes sauvages qui parcouraient la grande forêt à la recherche d’aide dans leur guerre. Ces elfes sauvages, au cœur pur, je dois le reconnaître, demandèrent notre aide, ils nous instruisirent de l’existence de la Cour elfique.

Gard’mithien n’est pas très peuplée, tout au plus un millier d’elfe aujourd’hui, nous ne nous multiplions pas très rapidement. Nous sommes un peuple d’artistes, même si jamais aucun de nous n’a réussi à faire un poème aussi beau que le moins beau des arbres. Nous sculptons le bois et la pierre. Nos relations commerciales avec les Nains nous ont permis de nous procurer du métal incroyablement solide et dur. Nous écrivons, nous chantons et surtout parmi les arts, nous jardinons. Notre village est en fait une petite ville sculptée à même des arbres qui poussent sur des arbres à des hauteurs étonnantes.

Ces arbres, toujours en été, ont des racines aériennes puisqu’il y a beaucoup d’humidité dans l’air, et lorsque ces racines s’alourdissent, elles retombent vers le sol et s’enfoncent dans le sol et deviennent ainsi un peu comme les arcs-boutants des grandes cathédrales des humains, mais en beaucoup plus haut. L’intérieur de ces structures est comme l’intérieur d’un cercle d’immenses troncs d’arbres plus ou moins collés ensemble. En hauteur, nous bénéficions de la lumière du jour mais au fond de ces puits de bois, des champignons luminescents inondent de leur douce lumière les murs et le sol. À l’intérieur d’un seul de ces troncs, nous pouvons sculpter un escalier où quatre elfes peuvent monter en même temps. Ces cathédrales vivantes animées de l’âme des elfes anciens se comptent par dizaines plus ou moins emmêlées les unes aux autres selon la proximité et la volonté invisible de ceux qui y vivent. Tu comprendras lecteur, quelle a été la stupéfaction de nos visiteurs elfes, stupéfaction partagée par les habitants de Gard’mithien, car jamais auparavant un étranger n’avait foulé le sol de notre île. Même amis des Nains et des Humains, aucun n’a été autorisé à pénétrer notre terre bénie. Je te le confie à toi, l’entrée de Gard’mithien se trouve dans le marécage de l’Ouest, une sombre terreur croupit dans ce marécage nul ne peut y naviguer ni y marcher, il faut marcher sur les cimes des arbres, mais les arbres gardent l’île, malheur à qui voudrait seulement essayer de s’y aventurer. Les elfes sauvages que nous avons invités, contre la promesse de ne rien révéler de ce qu’ils verraient, ont été éblouis. Chaque heure qui passe depuis des millénaires est un sujet d’émerveillement pour les nôtres, le soleil qui tente de passer au travers les brumes de la rivière créent des chatoiements d’arc-en-ciel d’une inimaginable beauté à chaque jour. Ne t’étonne donc pas que nous voulions à ce point remercier Gaea et Sylva en nous consacrant aux arts. La visite de ces elfes a causé grand émoi au sein de notre peuple, je te le dis, cette amicale visite, quoique motivée par l’urgence de la guerre, a créé la première dissension chez-nous. Certains elfes, par exemple la très sage Anedë et sa suite, étaient d’avis qu’il fallait unir les elfes et aller rejoindre la cour elfique si loin de nous. D’autres, comme le très sage Gwaith Amandil, soutenaient plutôt que nous n’avions pas à nous mêler des autres elfes puisque Gaea avait choisi pour nous une terre isolée permettant de limiter nos échanges avec l’extérieur. Ce fut un débat long et déchirant qui navrait nos cœurs nous qui vénérions tous les sages de notre conseil des sages. Après d’âpres débats, il fut convenu ceci : Que ceux qui désirent rejoindre la cour elfique le fassent à la condition de ne pas engager Gar’mithien elle-même. Que ceux qui quittent Gard’mithien pour aller à la cour elfique, y demeurent. Que ceux qui désirent participer aux affaires des elfes de l’extérieur, comme la guerre, ne s’attendent pas à obtenir quelqu’aide que ce soit, Gard’mithien ferme son accès. Tout elfe qui veut revenir à Gardmithien devra en justifier auprès du conseil des sages qui restera à Gard’mithien. Tout elfe désirant rejoindre la cour elfique abandonne volontairement et pour toujours, toute autorité à Gard’mithien. La très sage et très respectée Anadë entreprit donc de se rendre à la cour elfique avec les elfes qui voulurent la suivre, quatre autres membres du conseil des sages se joignirent à elle, quelque quatre cents elfes ont exprimé le vœu de l’accompagner à la cour. Parmi eux on pouvait compter de grands druides de savants jardiniers, des guerriers de la plus haute extraction. Parmi eux, environ deux cents elfes décidés à soutenir la guerre contre Mortis, ont choisi de s’armer immédiatement pour la guerre aux côtés des elfes sauvages. Tu comprendras le désarroi qui secoua notre communauté, jamais autant de feuilles ne se sont détachées des arbres à ce moment-là. La tristesse était dans tous les cœurs. Même au sein du conseil des sages restant, on ne voyait pas de reproche, mais une infinie tristesse et une sourde inquiétude. Gwaith Amandil, le scribe de l’île, aimait d’un amour tendre Anadë, il la laissa partir sans rancune cachée bien que son cœur lui dit qu’il ne la reverrait sans doute jamais. Comble de malheur, la fille de la fille d’Anadë, décida de se joindre à la troupe qui allait soutenir la guerre contre Mortis, Lossë Indis, la femme fleur de l’île, la sage et silencieuse allait quitter la terre bénie avec peu d’espoir de retour. Quatre éclaireurs allaient accompagner la compagnie grise, les elfes de Gard’mithien se levaient pour la guerre après des millénaires de paix discrète. En ce matin –brumeux- de l’an 550, quatre cents elfes quittent Gardthumesgaltaurmithien sans grand espoir de retour, certains pour la guerre, d’autres pour l’établissement de la Maison de l’arbre d’été à la cour elfique. Il restera bien peu d’elfes à Gard’mithien, le nouveau conseil des sages devra se pencher sur plusieurs questions et non la moindre sera l’accroissement de la population de Gard’mithien. Je reviens à l’exode des quatre cents, le groupe, qu’on appellera plus tard la compagnie grise, guidé par les elfes sauvages, se déplace silencieusement vers le Sud, vers la cour elfique. Presque arrivée au site de la cour, la compagnie grise s’est séparée de ceux qui allaient fonder au sein même de la cour elfique la Maison de l’arbre d’été. La séparation ne s’est pas faite sans larmes, Anadë s’est toutefois consolée à la promesse de Lossë Indis de revenir, dans la mesure du possible, à la cour rendre compte des faits d’armes de la compagnie grise. Je suis Aldaverno, un des quatre éclaireurs de la compagnie grise, ma supérieure hiérarchique est Lossë Indis, c’est elle qui me rapporte tout ce que je te raconte ici. Je ne suis jamais allé en personne à la cour. Je suis un elfe qui parcourt le monde, je couche sur le sol ou au creux d’un arbre, le cœur de l’elfe qui dort loin des arbres se durcit. J’ai préféré aller faire la guerre avec mes frères elfes sauvages et ceux de la compagnie grise que j’ai bien voulu suivre et guider. Outre Lossë Indis, qui a aussi choisi de participer à la guerre, il y avait Ophélia, je te reparlerai plus tard de cette elfe au grand courage. Pour l’instant, revenons, si tu le veux bien, à l’établissement de la Maison de l’arbre d’été. Anadë et sa suite se sont déclarés très bien accueillis par les nobles elfes des autres Maisons. C’est près d’un cours d’eau que les « jardiniers » de la Maison de l’arbre d’été décidèrent de construire notre Maison si je puis employer ce terme. Les architectes-jardiniers savaient qu’ils ne disposaient pas de deux milles ans pour planter nos arbres géants (tolgamas) alors ils édifièrent une tour de pierre parsemée d’anfractuosités pour retenir la pluie et ils y plantèrent de solides plantes grimpantes qui eurent tôt fait de donner à la tour une certaine impression d’arbre gigantesque toujours vert. Pour se remémorer Gard’mithien, les architectes-jardiniers ont planté autour de cette haute tour, un vaste labyrinthe de houx mêlé de plantes semi-aquatiques. Ce dédale change de configuration au gré des pensées des architectes-jardiniers car ils contrôlent en pensée les tropismes des plantes dont ils ont la garde. Si bien que s’ils le désirent, les alentours de la Maison de l’arbre d’été peuvent devenir un infranchissable dédale d’épines meurtrières, mais depuis sa construction, ce labyrinthe est demeuré un agréable endroit où il fait bon écouter les ruisseaux gazouiller à vos pieds et méditer de longs et délicieux moments. Anadë, accompagnée de sa suite, s’est installée là…

La très sage Anadë était bien consciente de son adhésion tardive à la cour elfique, aussi s’empressa-t-elle à réaliser deux objectifs : le premier était de faire valoir au grand conseil des sages l’ascendance et nécessité de reconnaître la Maison de l’Arbre d’été. Le deuxième objectif était de repeupler les rangs de la Maison. Ce deuxième objectif s’est avéré plus difficile à atteindre que le premier, ou du moins plus long; les femmes elfes de la Maison de l’Arbre d’été sont d’une beauté éblouissante, mais notre Maison était réduite et beaucoup d’années se sont écoulées avant que la Maison de l’Arbre d’été ne réussisse à atteindre le chiffre de mille elfes. De elfes d’autres Maisons se sont joints aux nôtres et ont conçu. Par la suite, Anadë la très sage, aidée de sa fille Laugeitheil, première elfe à naître au bord des chaudes sources de Gard’mithien, se sont employées à doter la Maison de l’Arbre d’été d’une redoutable force de frappe car, à cette époque et même encore aujourd’hui, on doit pouvoir répondre fermement à l’ennemi. « AL GOWEST AN TAETHA CAM ! » dit toujours Laugeithel, « on ne négocie pas les mains attachées ». Les druides de Gard’mithien ont, depuis la nuit des temps, grande connaissance des herbes, des médicaments et des poisons. Ils fabriquent d’excellents contrepoisons, mais ce qu’ils mettent au bout des flèches des archers de la Maison de l’Arbre d’été, ne laisse aucune chance de survie à l’ennemi. Lecteur, tu sais maintenant un peu plus ce qui est à l’origine de la Maison de l’Arbre d’été, si tu rencontres sur ta route un membre de la compagnie grise, envoie-le moi ou mieux encore, viens toi-même me raconter ce que tu en a appris. Je sais peu malgré que j’aie plus de mille sept cents ans, et plus j’apprends, plus je me sens ignorant. Si tu passes par la cour elfique, ou si en parcourant la grande forêt noire, tu rencontres Lossë Indis, tu en sauras plus encore, mais retiens ceci : ceux qui aiment les arbres, sont aimés des gens de la compagnie grise.


Par Michel Caisse.